Laurent Faye: Le rêve à portée de main

Sa passion pour le frisbee a amené Laurent Faye de Pornichet à Montréal. Un parcours singulier pour ce jeune homme de 27 ans qui ne s'attendait pas à vivre cette expérience.

 

Cette année, Laurent Faye entamera sa deuxième saison au sein du Royal de Montréal.

 

Dans la vie, il y a des occasions à saisir. Des opportunités à ne pas manquer. Évidemment, il y a celles qui filent entre les doigts et celles que l'on juge inaccessibles. Puis un jour, le téléphone sonne et la décision est prise. La possibilité de vivre son rêve devient réalité. La chance est happée et on la tient fermement.

La ville de Pornichet (Loire-Atlantique) ne le sait probablement pas, mais elle a vu partir l'un de ses sportifs les plus titrés. Laurent Faye est quintuple champion de France d'ultimate avec son club de Tchac Côté d'l'eau. Et grâce à ses bonnes performances, le jeune homme a rejoint, l'année dernière, le Royal de Montréal et la Ligue nord-américaine, où il a endossé le statut de professionnel.

Le Ligérien débute l'ultimate à l'âge de 13 ans, avec une bande de copains, puis monte chaque année les échelons jusqu'à à accéder en 2011 à la Nationale 1. Dès lors, le club enchaîne les titres nationaux et finit septième aux championnats du monde des clubs, en 2018, à Cincinnati aux ÉtatsUnis. Le jeune homme intègre aussi l'équipe de France d'ultimate beach et termine troisième lors des championnats du monde en 2017. Une ascension fulgurante que se remémore Julien Gréau, premier entraîneur puis partenaire de Laurent Faye à Pornichet : « Je l'avais remarqué, lui et ses cinq copains jouer sur la plage, je le revois avec sa grosse touffe de cheveux à l'époque. J'avais 20 ans et je me suis tout de suite dit que c'était eux le futur, que c'était en formant ces jeunes-là que notre club se développerait. » Désormais président de la Ligue des Pays de la Loire, Julien Gréau ne s'étonne pas du choix de son ami : « C'est quelqu'un de très humble et un gros bosseur. Je jouais avec lui en défense et c'est un coéquipier sur qui on peut compter. D’ici deux ans, j'irai le voir à Montréal. »

 

« J'ai tout lâché pour aller faire du frisbee »

 

Sport peu médiatisé en France, l'ultimate voit pour autant son nombre de licenciés augmenter chaque année et compte près de cinq mille pratiquants. « Avec le club de Pornichet, on peut dire qu'on évoluait en haut niveau amateur », estime Laurent Faye. Un statut parfois difficile à assumer. « Pour la compétition qui s'est déroulée aux États-Unis, on a géré nous-même toute la logistique. Nous avons dû aussi rajouter de notre poche : on excellait à nos frais. » Technicien depuis 5 ans, en CDI chez Airbus et installé à Saint-Nazaire, il vit son sport à fond. Quatre entraînements par semaine, course, musculation... « On est loin du mythe de sport de plage, il faut une très bonne condition physique. » La technique frisbee en main est aussi primordiale : « C'est un travail de longue haleine pour trouver la passe parfaite, notamment face au vent », prévient cet athlète confirmé.

En octobre 2018, Laurent reçoit un appel de Stève Bonneau, ancien joueur de Pornichet, qui évolue à Montréal depuis deux ans. « Il m'a dit que j'avais toutes mes chances d'intégrer l'équipe, se souvient Laurent Faye avant de poursuivre, à la fin de notre conversation, je me souviens que Stève a eu cette phrase « soit tu fais basculer ta vie soit tu regrettes toute ta vie ». Son choix est fait, en janvier il embarque pour le Canada passer les tests de sélection. En mars, la décision tombe. La franchise montréalaise le recrute ainsi que trois de ses partenaires de Pornichet. « C'était une chance unique, une opportunité incroyable, je n'ai pas hésité une seule seconde », confie-t-il. Depuis la création de la Ligue AUDL (American ultimate disc league), en 2014, ils sont seulement une vingtaine d'Européens à avoir bénéficié du statut de professionnel.

 

« Ne te rase pas la moustache »

 

Un an après son exil canadien, le joueur du Royal de Montréal ne regrette pas son choix. « Je me souviendrai toujours de ce 28 avril 2019 et de mon premier match à New-York », raconte-t-il avec émotion. En Amérique du Nord, le sport se vit d'une autre manière que sur le Vieux Continent. « C'est un vrai spectacle. Il y a les fanfares, les grosses caméras, la vente des produits dérivés est ultra développée... À New-York, c'était la première fois que je voyais des gens payer pour assister à un match de frisbee. Plus d'une centaine de spectateurs scandaient le nom des joueurs. » Lors de cette rencontre, Laurent Faye affronte notamment Jeff Babbitt, un des meilleurs défenseurs du monde. « Je regardais des vidéos de ce gars-là, à Saint-Nazaire, deux semaines avant. De me retrouver face à lui, c'était assez fou », se souvient-il. Sur le terrain, les choses se passent bien. « Je me suis crée une bulle pour rester concentré et ne pas subir la pression. J'ai joué simple, un revers,un coup droit.»

 

Pour ses quatre premiers mois au Canada, Laurent Faye a perdu 5 kilos.

 

L'ambiance dans les stades, les entraînements, la structure du club, de nombreux changements auxquels ce passionné de motos américaines a dû s'habituer. Par exemple, les joueurs sont tenus de transmettre une bonne image et de la véhiculer. « Il est interdit de poster des photos de soirées sur les réseaux sociaux. On doit aussi se rendre accessibles aux fans, beaucoup de jeunes nous suivent. Le président m'a même demandé que je garde ma moustache, pour le côté français», rigole-t-il. Un physiothérapeute, un massothérapeute et une nutritionniste gravitent autour du club et viennent s'ajouter aux 10 heures d’entraînement hebdomadaire. « Pour jouer dans cette Ligue, il faut être prêt physiquement car tous les adversaires sont plus athlétiques. Lors du premier match, j'ai pris une claque», révèle le joueur d'1,77 m.

Philadelphie, Washington, Toronto, les matches et les longs voyages, effectués en mini-van, s’enchaînent. A la fin de la saison, Montréal termine 4e de la conférence Est (sur 6 équipes) avec un bilan de 4 victoires pour 8 défaites. Insuffisant pour accéder aux play-off. Mais sur le plan personnel, la recrue tire un bilan satisfaisant de cette première année : « J'ai été titularisé douze fois. En moyenne, j'ai touché près de 400 frisbees dans la saison. Je ne suis pas venu pour rien », apprécie-t-il. Stève Bonneau, qui prendra les rênes du club la saison prochaine, revient sur le parcours de Laurent : « Je l'ai connu en 2008, en équipe de France junior, dont j'étais le capitaine. Lorsque Montréal a voulu étoffer son effectif, je l'ai tout de suite contacté. C'est un joueur constant dans ses performances, qui mettra toujours le collectif en avant, peu importe son temps de jeu, et il est très fort frisbee en main. Maintenant, il doit être plus juste dans son positionnement et avoir encore plus d'impact dans le jeu », observe le futur entraîneur.

 

« En ce moment, je vis sur mes économies »

 

Si sur le plan sportif tout se déroule pour le mieux, la vie canadienne révèle néanmoins quelques difficultés. « Depuis mon arrivée, je loge toujours chez Caroline Cadotte, mon ancienne entraîneur, et son conjoint Christian Mathieu, un des sept co-propriétaires du club », explique l'expatrié. Plier le linge, ranger le lave-vaisselle, s'occuper des deux enfants, le Français se sent comme « un homme au pair.». Si Laurent éprouve des difficultés à se loger, c'est qu'il ne trouve pas d'emploi. Son contrat avec son club ne lui permet pas de vivre de son sport. De plus, sa situation administrative est complexe. Son permis « d'athlète professionnel » le lie au Royal de Montréal et ne l'autorise pas à travailler pour d'autres employeurs. Même si la franchise l’accompagne dans sa démarche, la bureaucratie nord-américaine est inflexible. « Je pensais que ce serait plus facile de changer statut. J'essaye depuis décembre dernier d'obtenir mon PVT (programme vacances travail) à la loterie », assure le diplômé d'un BTS en électronique, qui rêverait d'intégrer le géant Bombardier, le Airbus local. Mais en attendant que la chance lui sourit, Laurent Faye se débrouille : « Je donne des cours de frisbee pour les juniors, pour l'association d'ultimate à Montréal qui gère 5500 joueurs. Je travaille 2 à 4h par semaine.» Nettement insuffisant pour vivre. Au vu de la situation, il est obligé de piocher dans ses dix mille euros d'économies : « Avant de partir, j'ai tout vendu : moto, voiture...j'ai même craqué mon PEL. Ma famille m'aide aussi financièrement. Ils sont ravis pour moi, ils savent que derrière il y a un projet sportif. Je suis vraiment heureux d'être au Québec.» Comme la trajectoire d'un frisbee, le rêve peut parfois prendre des orientations inattendues. Mais Laurent Faye est déterminé à le saisir une bonne fois pour toute.

Article rédigé par: Benjamin Epineau